CHAPITRE XX

 

 

À la vue de cet homme dépenaillé soutenu par un cocher de fiacre, les clercs haussèrent les épaules.

Il avançait en claudiquant, son habit en lambeaux sali par tout ce que la rue drainait de douteux. Comme toujours, Timoléon s’érigeait déjà en rempart pour arrêter l’inconnu et son protecteur sur le chemin des cabinets de ces messieurs les avoués, lorsqu’il suffoqua :

— Maître Roquebère, dans quel état…

Il ne put s’empêcher d’ajouter que depuis quelques jours aussi bien lui que Séraphine paraissaient sortir des pires endroits. La saute-ruisseau poussa un cri déchirant et se précipita :

— Que vous est-il arrivé ? Qui vous a traité de la sorte ?

L’effervescence générale attira Narcisse sur le pas de sa porte et, lorsqu’il reconnut son jumeau dans ce vagabond misérable il faillit s’évanouir.

— Je vous raconterai plus tard… Un peu d’eau-de-vie, du cognac, quelque chose de fort par pitié. Payez largement ce brave cocher qui m’a recueilli.

Écroulé dans le fauteuil de son bureau, il avala son alcool, ferma les yeux.

— On a cherché à me tuer en plein faubourg Saint-Germain. On m’a poussé violemment sous les roues d’une berline de voyage. Je dois à la Providence d’avoir été épargné par les sabots des quatre chevaux et par les roues, mais j’ai été traîné car le caisson arrière était si bas qu’il m’a coincé. Mais enfin, à part mon habit perdu et quelques contusions, je m’en tire bien.

— Était-ce bien une berline et non une sorte de fiacre ? demanda Séraphine.

— Non, je dis bien berline attelée à quatre chevaux. On a voulu, sinon me tuer, au moins me meurtrir suffisamment pour que je ne puisse plus envisager ce voyage aux Asturies. On veut que ce soit la marquise qui aille là-bas. Ce qui prouve que nous sommes sur la voie de vérité et que bientôt nous sortirons de l’ombre trouble de leur dissimulation les ignobles assassins.

— Bien dit, approuva Narcisse, grandiloquent mais bien. Cet attentat n’a pas détruit ton goût pour les envolées lyriques. Bois encore un peu de cognac et tu deviendras épique. Je plaisante et je ne te laisserai plus sortir seul.

— Moi non plus, ajouta Séraphine, farouche.

— Si vous le permettez, fit Timoléon d’une voix calme mais ferme, j’en ferai tout autant.

— Vais-je désormais arpenter les rues avec une suite de duc, entraînant avec moi toute l’étude armée de gourdins et de pétoires ? Voilà qui ferait rire le Palais. J’irai seul et pas plus tard que demain. Qu’on se rende rue de Vaugirard retenir un appartement à la pension Geoffroy. Même s’il faut donner deux mille francs de loyer, qu’on n’y regarde pas.

— L’attentat lui a dérangé l’esprit, se lamenta Narcisse. Je t’interdis d’aller là-bas provoquer ces Richelet. Et puis cet almanach que tu m’as fait lire, avec les griffonnages de ce pourvoyeur d’hospice, n’est qu’un ramassis d’invraisemblances.

— Tu sais bien que non. J’ai dix jours à attendre la diligence. Je les emploierai au mieux dans cette pension. Timoléon, votre apparence digne inspirera confiance à l’ancien prêtre assermenté qui dirige la pension. Vous expliquerez que mon appartement a besoin de réparations urgentes et que durant un mois je désire loger dans un endroit de réputation irréprochable. Vous verserez une avance et demain mes affaires y seront déposées.

— N’avez-vous pas besoin d’un petit valet, d’un groom ? proposa Séraphine.

— Ce serait malhabile. Les Richelet t’ont certainement vue chez le Vigneron. Tu logeras dans le coin et tu attendras que je te fasse signe régulièrement. Si je manque un seul contact, tu donneras l’alerte sur-le-champ. Mais la pension Geoffroy n’a rien d’un coupe-gorge.

— Les Richelet sont capables des pires entreprises, insista la saute-ruisseau. Maletère, Rougot, Thierrois, éventuellement la fille Sauvignon.

Hyacinthe alla se reposer, ne se leva que pour déguster le souper que son jumeau avait préparé avec un soin jaloux. Du bouillon de volaille avec des croquettes de viande à sa façon, un salmis de palombes qui affolait les clients de passage de ses senteurs sauvages.

— Peux-tu me dire, lui demanda Narcisse, goûtant ses préparations, prêt à se critiquer, en quoi la mort de Thierrois les arrangeait ? Quel danger représentait-il ?

— Le mystère est ce nourrisson qu’on lui a confié. Un malheureux héritier à éliminer ou alors l’enfant de la Sauvignon. Ils ont pu tuer la mère mais ont hésité devant le tout-petit.

— Si ce sont des sanguinaires, pourquoi auraient-ils eu des scrupules ? poursuivit Narcisse, approchant une cuillère de sa bouche. Ils écrasent une tête sous une roue, pendent un vieil homme, font avaler de l’acide à Thierrois. Le gosse les encombrait et, s’ils l’ont ménagé, c’est que ta première hypothèse qui en fait un héritier présomptif est la bonne.

Timoléon revint très fier de sa démarche. Monsieur Geoffroy ne s’était pas facilement laissé convaincre de louer, pour un mois seulement, un de ses appartements si convoités.

— Votre chambre est superbe, avec une antichambre, un cabinet de travail et un cabinet de toilette. Les bains sont fournis sur place sans qu’on fasse appel aux vendeurs d’eau chaude des rues. En un quart d’heure on vous installe votre baignoire, tout comme on vous sert le médianoche le plus raffiné qui soit, le tout de jour comme de nuit. Les caprices de ces messieurs les clients sont sacrés.

Le pharmacien prescrivit un calmant à Hyacinthe qui passa néanmoins une mauvaise nuit, plus tenaillé par ses pensées que par ses douleurs. La menace se rapprochait de la marquise qui ne paraissait pas y croire. Le lendemain à huit heures, Séraphine lui monta une lettre de Mme de Listerac qui, ayant appris qu’il avait été victime d’un accident, s’enquérait de sa santé.

— La chambrière attend votre réponse, cracha Séraphine, jalouse.